Comment j'ai imprimé mon premier livre en braille
Les débuts
Début 2018, lorsque j'ai démarré le projet BrailleRAP-SP avec Philippe, nous avions deux ambitions : démontrer qu'il est possible de réaliser des projets sérieux et utiles au sein d'un fablab, et concevoir une machine capable d'imprimer quelques pages en braille. L'idée était de permettre à de petites structures ou à des particuliers de produire de petits documents, tels que des menus de restaurant, des programmes d'évènements ou des étiquettes pour des produits alimentaires. Il n'était pas question, à ce stade, d'imprimer un livre entier.
Nos premiers essais ont été concluants : dès les premiers points produits par la BrailleRAP, tous les lecteurs de braille ont salué l'excellente qualité du relief, par contre ce n'était pas le cas avec la transcription Braille. Au départ, mon approche était plutôt naïve : je voyais cela comme un simple alphabet — un point pour la lettre « a », deux points pour la lettre « b », et ainsi de suite. Mais qu'en est-il des chiffres ? Je pouvais imprimer des caractères spécifiques au français comme le « é », mais comment gérer le « ß » allemand ou le « ñ » espagnol ? En réalité, si chaque pays a adopté le braille, il l'a fait à sa manière, car le système est limité à 63 caractères différents en raison de sa matrice à six points. Ainsi, un élément aussi simple que la majuscule est précédé du signe « ⠨ » en braille français, alors qu'on utilise « ⠠ » en braille anglais.
Après quelques tests avec NatBraille, un logiciel libre dédié à la transcription du braille en Français, pour lequel j'ai développé un pilote qui permet d'embosser sur la BrailleRAP directement depuis le logiciel. Le projet BrailleRAP a ainsi perduré quelques années avec une transcription correcte, mais exclusivement francophone.
À la recherche d'une bibliothèque de transcription braille plus performante et évoluée, j'ai découvert liblouis, une bibliothèque sous licence LGPL v3 écrite en langage C. Liblouis permet la traduction en braille pour plus de 200 combinaisons de langues et de normes braille. Liblouis est également le moteur de traduction braille du célèbre lecteur d'écran NVDA — un logiciel sous licence GPL v2 qui permet aux personnes déficientes visuelles d'utiliser un ordinateur sous Windows. Après quelques essais de compilation de Liblouis en WebAssembly, j'ai décidé de développer un nouveau logiciel pour BrailleRAP : AccessBrailleRAP. AccessBrailleRAP permet de saisir du texte, de le traduire en braille et de l'« imprimer » sur une machine BrailleRAP connectée. De plus, Liblouis permet d'effectuer cette traduction braille dans votre propre langue.
Travailler sur un projet comme BrailleRAP offre naturellement de nombreuses occasions de rencontrer des personnes déficientes visuelles. Nous discutons inévitablement du braille, de son usage et de son intérêt. Les sujets qui reviennent le plus souvent sont toujours les mêmes : l'accessibilité des informations publiques, les supports pédagogiques et... les livres.
Ada & Zangemann
Fin décembre 2025, Nico Rikken m'a contacté via le site web de BrailleRAP. Nico est bénévole pour la Free Software Foundation Europe (FSFE) et gère l'automatisation des traductions du livre Ada & Zangemann. Ada & Zangemann est un ouvrage écrit par Matthias Kirshner et Sandra Brandstätter, disponible sous une licence de culture libre (CC-BY-SA). Comme le livre a été traduit dans de nombreuses langues, Nico se demandait s'il serait possible de présenter une version en braille lors du FOSDEM 2026 à Bruxelles.
Après quelques échanges, nous avons convenu que Nico préparerait la mise en forme du texte en vue de sa traduction en braille. De mon côté, disposant de quelques machines BrailleRAP et prévoyant de me rendre au FOSDEM, je me suis chargé d'imprimer le livre pour l'apporter à Bruxelles fin janvier. Nous avons également décidé d'imprimer les versions allemande et anglaise, le Braille est différente dans ces deux langues. La traduction du texte en braille est simple : il suffit d'ouvrir le fichier avec AccessBrailleRAP, de sélectionner la norme braille et... oups ! Avec le texte original, on se retrouve avec plus de 130 pages en braille pour un livre qui en compte environ 30. La première raison est que Nico a choisi d'inclure des descriptions des illustrations, comme Ada & Zangemann est un livre illustré, la version braille contient donc plus de texte.
La seconde raison tient au fait que le braille est limité à 63 caractères. Il est nécessaire d'ajouter des séquences d'échappement pour chaque majuscule, caractère spécial ou chiffre. En réalité, on imprime davantage de cellules braille qu'il n'y a de caractères dans le texte original. De plus, l'ajout de ces cellules décale les sauts de page, ce qui donne parfois des pages ne contenant que quelques lignes de texte.
C'est pourquoi Nico a retraité le texte original (en français, anglais et allemand) afin de réduire les espaces autour de la ponctuation et de placer les sauts de page à des endroits plus appropriés. Ce processus n'est pas si simple : une fois le texte traduit en braille, il faut deviner où modifier l'original, car AccessBrailleRAP ne dispose pas de fonction d'édition directe du braille. Même avec une telle fonction, il faudrait lire le texte en Braille pour comprendre ce que l'on modifie. Pour le FOSDEM 2026, j'ai rapidement écrit un script Python rudimentaire pour retransformer le braille en ASCII, simplement pour avoir une idée de la mise en page braille.
Cela à été la leçon de l'exercice : AccessBrailleRAP est un excellent outil pour traduire un petit document en braille et l'imprimer en relief, nul besoin de savoir lire le braille pour l'utiliser. Toutefois, pour des projets plus ambitieux, nous avons besoin de fonctionnalités supplémentaires, comme l'édition braille et la rétro-traduction, ainsi que d'une bonne expérience utilisateur lorsque la mise en page globale du document revêt une importance particulière.
Une fois la mise en forme terminée, Nico a sélectionné trois illustrations à imprimer et à transcrire en relief. Il semblait irréaliste de transcrire toutes les illustrations, faute de temps avant le FOSDEM. Le défi résidait également dans la complexité et la finesse des détails de ces illustrations, difficiles à restituer par embossage. Nous avons donc opté pour une sélection restreinte d'illustrations à titre d'essai, afin de recueillir les retours de lecteurs Braille.

Le livre
Une fois la mise en forme achevée, nous disposions de deux versions du livre (l'une en allemand, l'autre en anglais), de trois illustrations prêtes à être imprimées sur une imprimante laser standard, ainsi que des fichiers SVG correspondants pour la transcription en relief de ces mêmes dessins. J'ai donc entrepris la transcription en relief des deux ouvrages. Au départ, j'estimais qu'il faudrait au moins une semaine pour réaliser l'impression des deux livres. Chacun comptait 100 pages de Braille, auxquelles s'ajoutaient une couverture illustrée et deux illustrations supplémentaires à l'intérieur.
J'ai commencé la transcription de la version anglaise un samedi matin. La BrailleRAP ne disposant pas de chargeur automatique, il faut insérer les feuilles une par une dans la machine. L'impression en relief d'une page Braille complète prend environ trois minutes, ce qui laisse le temps de vaquer à d'autres occupations pendant que la BrailleRAP fonctionne. Résultat : dès l'après-midi, le premier livre était entièrement embosser ! Le lendemain, j'ai réalisé l'impression de la version allemande. Une centaine de pages braille (sur papier 160 g) représentant une épaisseur très importante, j'ai divisé chaque livre en trois volumes d'environ 33 pages chacun.

L'étape suivante concernait la reliure. J'ai rapidement cherché une solution « fait maison » avant de finalement me rendre dans un magasin de reprographie pour faire relier chaque livre avec une spirale. Une fois tous les livres reliés, j'ai examiné le résultat et je l'ai trouvé assez impressionnant. À certains endroits, les livres en braille sont si rares qu'ils semblent plus précieux que l'or. Matthias Kirschner a remarquer plus tard qu'il s'agit du premier livre en braille réalisé à l'aide de technologies sous licence libre.

Si vous souhaitez en savoir plus sur le processus de traduction du livre Ada & Zangemann, vous pouvez regarder la conférence de Nico Rikken et Matthias Kirschner au FOSDEM 2026.